La salade a ses émules. Certains, à travers
les mots, ont réussi à faire passer une véritable émotion.

Laitue pommée
• Pierre Jakez Helias, extrait de “Le
cheval d’orgueil”, Terre humaine poche
“En l’année 1960, je déjeune
par obligation d’état avec une doctoresse du Nicaragua britannique,
une très belle femme, fort réservée et assez hautaine
au premier abord. Elle ne sait pas beaucoup de français et moi je
n’ai jamais été capable de faire passer le moindre
anglais sur mes lèvres sans lui communiquer des accents surprenants
qui en font une langue inintelligible pour mes contemporains, y compris
moi-même. Ceci pour dire que la conversation manque d’éloquence
pendant la plus grande partie de repas. Alors on apporte la salade.
Les grands yeux noirs de la doctoresse s’agrandissent encore. La
dame témoigne clairement qu’elle est offusquée par
l’aspect de cette verdure. Et moi de me jeter courageusement dans
la Manche avec une demi-douzaine de mots anglais en guise de bouée.
Je suis déjà noyé de sueur quand je parviens à comprendre
que la Nicaraguaise aime beaucoup la salade, mais qu’elle éprouve
de la répulsion pour l’huile. C’est toujours cela de
gagné en attendant. Elle entreprend de me parler avec volubilité,
presque avec passion, en gesticulant de ses mains baguées. Et moi
je la regarde avec un il tout neuf. N’est-il pas question de sucre,
dans ces bavardages exotiques ? J’appelle le maître d’hôtel,
je lui demande du sucre en poudre et de la salade sans assaisonnement.
Avec un peu d’eau claire et un soupçon de vinaigre, la dame
et moi nous accommodons une salade au sucre. Je reconnais lui laisser le
plus délicat du travail car elle s’y prend mieux que moi.
La salade "à la Nicaraguaise" a exactement le même
goût que celle que je dégustais à Pouldreuzic (Finistère)
quand je faisais ma croissance.
Nous rions comme deux bébés qui viennent de faire connaissance
avec leurs menottes. La doctoresse a velouté ses yeux noirs, elle
montre ses dents irréprochables, elle ne pense plus du tout à la
médecine. Et moi, je l’embrasserais de bon cœur devant
trois douzaines de personnes, solennellement, parce qu’elle a exigé un
bol pour manger sa salade au sucre. C’est une femme à haute
civilisation, digne d’avoir vu le jour en Pays Bigouden. J’ai
la tentation de lui parler en breton. Désormais, à mon point
de vue, le Nicaragua est une grande puissance.
C’est que la salade au sucre est la richesse de mon enfance avec
la soupe au café. On la mange habituellement dans un bol de chiffonnier
où elle a mariné une demi-heure à l’eau de vinaigre.
Elle est synonyme de printemps et d’été. Elle règne
entre l’éclatement des bourgeons et la chute de pommes mûres.
En passant sur la langue, elle raconte des histoires de hannetons, de vent
fou, d’école buissonnière, de vaches perdues et retrouvées.
Par les soirs de mai, j’aime aller m’asseoir sur la pierre
de mon seuil, ma bolée de salade entre les genoux. Les gens qui
passent sur la route me sourient et ne manquent pas de me dire : le meilleur
est au fond, mon garçon ! Je le sais fichtre bien. Je commence par
expédier les grandes feuilles du dessus, les moins imbibées
de sauce. À mesure que je descends dans le bol, jusqu’au cœur
de la salade que ma mère met toujours au fond, je festoie avec le
sucre et le vinaigre, émerveillé chaque fois qu’il
y a de si bonnes choses sur la terre. En léchant la dernière
goutte aux dépens de mon bout de nez, j’en arrive à mépriser
la viande rôtie qui nourrit deux fois par jour, aux dires de mon
grand-père, les fabuleux seigneurs de ce monde. Au même moment
peut-être, une fillette du Nicaragua britannique fait le même
apprentissage de la haute philosophie. Hélas ! il a fallu que j’aille
au lycée. Il paraît que j’étais trop intelligent
pour rester à la campagne sans avoir ni terre ni boutique. Je ne
sais pas si c’est vrai. Ce que je sais bien, c’est que j’ai
eu d’abord une triste opinion de la civilisation des villes quand
j’ai vu arriver, sur la table du réfectoire, une salade vilainement
faite à l’huile. J’ai eu besoin d’une année
entière pour m’habituer à ce remède d’apothicaire.
Le mal de cœur a failli me faire abandonner mes études. J’ai
bien dû me résigner. En disant adieu à la salade au
sucre, j’ai découvert pour la première fois le visage
ingrat du Purgatoire.
Si je dois m’exiler un jour, faites, Seigneur, que je trouve asile
au Nicaragua britannique ou dans le pays qui portait ce nom : bien que
je ne sache pas du tout si la doctoresse qui m’a préparé la
salade selon la seule recette valable n’est pas une merlette blanche
dans ces lointains parages.”
• Maurice Mességué, extrait de “C’est
la nature qui a raison”, Edition Robert Laffont, à propos
de la Laitue…
“Nous voilà au chapitre des salades. Faut-il brouter ou pas
? Deux clans s’affrontent ; les uns vantent les bienfaits de la verdure
sous toutes ses formes, riche en vitamines et apéritive, absorbée
au début du repas. Les autres méprisent ces aliments de remplissage
de l’estomac, volumineux et peu nutritifs. “Nous ne sommes
pas des vaches”, disent-ils, l’alimentation des hommes doit être
solide.
La vérité comme toujours se tient au milieu. Il est évident
que le volume peu parfois nuire à la qualité de nos aliments.
Un enfant nourri de salade ne ferait pas de bons os. D’autre part
les personnes atteintes d’dèmes et portées à la
rétention d’eau doivent en user modérément.
Ceci dit, pour les autres, les bien portants, toutes les salades, et en
particulier la plus courante, la laitue, sont bénéfiques.
La laitue la plus prisée sur notre table a bien mérité le
surnom d’"herbe des sages". Pourquoi ? Parce que la sagesse
s’acquiert en broutant ? Peut-être, mais surtout à cause
de ses vertus calmantes, sédatives, hypnotiques même.
Les grands nerveux devraient en manger tous les
soirs pour s’assurer
une bonne nuit.
J’ai ainsi soigné une richissime Américaine, qui depuis
des années souffrait d’insomnie et avait essayé tous
les médicaments, en vain. Quand elle est venue me voir, elle était à bout
de nerf. Je lui ai prescrit trois laitues braisées tous les soirs
au dîner. Pourquoi braisées ? Parce que ça décourage
moins que trois laitues fraîches en salade, ce qui pour une seule
personne représente un immense saladier. Mais si vous les préférez
crues, je n’y vois pas d’inconvénient.
Ma cliente est donc repartie dans son pays en emportant
avec elle de la semence de laitue maraîchère, car, m’a-t-elle déclaré "ça
n’existe pas aux Etats-Unis". Elle a fait semer ces laitues
dans son splendide jardin d’agrément, car elle possédait
une très belle propriété et elle s’est mise
au régime salade. Et depuis quinze ans fidèlement elle m’envoie
ses vœux à Noël et elle m’écrit "je
dors, je dors". Elle a même fait école, distribuée
ses semences de laitues et convaincu tous ses amis. Des carrés de
salade sont éclos dans tout le voisinage. Et depuis, dans ce quartier,
les lumières s’éteignent tôt le soir : tout le
monde dort.
C’est la laitue montée qui détient le plus de vertus.
Son suc blanchâtre est très riche en lactucarium dont on tire
certains sirops et pilules sédatifs, hypnotiques et même anesthésiques.
On peut donc s’en servir pour calmer les toux nerveuses, les coqueluches,
les douleurs menstruelles, les spasmes viscéraux, etc.
Enfin si la laitue vient à bout des insomnies et cauchemars, elle
a aussi une action apaisante sur les désirs génétiques
exagérés. Autrefois on l’appelait l’"herbe
des eunuques". Peut-être que cela ne vient pas en contradiction
de son autre surnom "l’herbe des sages" et qu’il
y a des point communs. En tout cas elle peut-être administrée à bon
escient aux excités sexuels.
Que cette particularité ne décourage pas les honnêtes
gens d’en manger car, par une de ces contradictions fréquentes
dans la nature, c’est aussi la plante de la fécondité.
En effet elle est très riche en vitamine E, la vitamine de reproduction
qui permet de porter les ovules à maturation. C’est donc dans
les cœurs de salades que naissent les bébés et non
dans les choux ou les roses. Grâce à la laitue, on peu donc à la
fois dormir et faire de beaux enfants, ce qui est un record !”
• Jean-Luc Hennig, extrait du “Dictionnaire littéraire
et érotique des fruits et légumes”, Edition Albin
Michel.
Martyre de la Laitue crue
“pour moi”, disait Alice Toklas dans son Cook Book, "cuire
des laitues équivaut au massacre des Innocents." Il est vrai
que miss Tokas avait toujours en tête cette idée que, "pour
commencer n’importe quelle histoire de cuisine, le crime est inévitable.
C’est pourquoi la cuisine n’est pas un passe temps entièrement
agréable". Donc puisque toute cuisine est un meurtre, contentons-nous
de parler ici de la laitue crue.
Guerre
On distingue trois grandes variétés de laitues : les
pommées, aux feuilles arrondies, ondulées, en forme de
cuiller et réunies comme pomme de chou, en une tête plus
ou moins volumineuse ; les frisées, ou Batavias, aux feuilles
découpées, dentées et crépues ; enfin,
les Romaines ou chicons, aux feuilles allongées et presque lisses,
que cultivaient déjà au xive siècle les jardiniers
des papes, dans le Comtat Venaissin, qui furent ensuite introduites à la
Cour par Bureau de la Rivière, chambellan de Charles V et de
Charles VI, et auxquelles semble-t-il Rabelais fit une réputation
en les recommandant au puissant évêque Geoffroy d’Estissac,
prélat du Poitou, qui en lança la mode. C’est donc
une salade hautement ecclésiastique. Et qui en croire Fernand
Lequenne, qui prend peut-être quelques libertés avec l’histoire,
dans son livre des salades, avait même provoqué une sorte
de Guerre des Laitues.
D’une variété sauvage dite Qapitata (à grosse
tête), sont nées en effet les laitues les plus tendres,
les pommées. Dès le printemps, elles offrent toute une
gamme de salades précoces, fines et fragiles, comme les Crêpes,
Grosses et petites Crêpes, Fraises-de-veau et Mignonnes, Gottes,
Bigottes, Cocasses et Coquille, ainsi que les Grasses de Bourges, qui
ont malheureusement le défaut de pourrir facilement. Viennent
ensuite, au cours de la saison, les plus célèbres des
pommées : Les Grosses blondes paresseuses et les Grosses brunes également
paresseuses, les Monte-à-peine et le Monte-à-regret,
les Laitues-chiens ou ils-de-perdrix, qui sont pochonnées de
rouge (donc passablement meurtries), et même les Sanguines au
cœur fouetté de rouge carmin, les Grosses blondes têtues,
dites laitues de presbytère, ou les Favorites de Rudolphe, dont
on ne sait pas très bien ce qu’elles cachent. Quel choix
pour les saladiers ! s’exclame Fernand Lequenne.
Chicot
Face à ces laitues Capitata, on a donc le clan des Romana. Rigides, à la
chair croquante, résistante même sous la dent, mais ajoute
Lequenne, conciliant, beaucoup de jardiniers aiment ce port altier,
tout d’une pièce, pas du tout affalé comme celui
des laitues à grosse tête, parmi lesquelles on trouve
les Langues-de-bœuf, les Romaines ballon de Monstrueuses, dites à deux
cœurs. Les maraîchers disent qu’au moment où les
feuilles des Romaines s’incœurvent au sommet pour se recouvrir
et former leur tête allongée elles se coiffent, et que
la coiffure d’une Romaine est toujours un moment émouvant
pour un homme. Mais voilà justement qu’à leur apparition
en France les romaines, peut-être parce qu’elles se coiffaient
un peu trop souvent, jetèrent le discrédit sur les Grosses
pommés paresseuses, et toutes les Crêpes dont on a parlé,
au point qu’on finit par les appeler des Gottes, c’est-à-dire
des Gothiques, des laitues du Moyen Âge. Le même discrédit,
au fond, qui s’est appliqué aux églises du Nord.
On en est bien revenu, ajoute Fernand Laquenne. Du reste, les belles
salades du pape ont fini à leur tour par se faire appeler chicons
(du moins, dans le Nord). Or les chicons, dit Littré, c’est
comme des chicots. C’est-à-dire des débris d’arbres,
qui sont là on ne sait trop pourquoi, des bouts de troncs, de
racines et de branches cassées. Accessoirement, des fragments
de dents restés dans l’alvéole, et même,
au XVIe siècle, des courtisans, des gommeux, plantés
dans les antichambres de Grands. Bref, la laitue papale en prit pour
son grade et il faut reconnaître, admet Fernand Laquenne, que
la Romaine a bien cette allure de chicot, tant sa chair est raidie
et crispée. Ce n’est pas pour rien si on l’appelle
aussi la Montée.
Bonté
Cette guerre de la salade est, bien sûr, imaginaire. D’autant
plus imaginaire que les laitues pommées ne sont apparues en
France qu’à la Renaissance (vers 1543, dit-on), donc bien
après les Romaines. Mais enfin, c’est vrai, entre la Pommée
et la Montée, on se crêpa le chignon plus d’une
fois. Au point que Colette, qui s’inventait parfois des jardins
imaginaires peuplés de chicorée pommantes et de cœurs-de-buf éclairs,
où elle ébouriffait les laitues avec le joli geste du
fleuriste, crut bon, dans son Almanach de Paris, en 1949, de faire
de l’inventaire de ces cris de boutiquière. "Pied
court ! Tête de fer ! Obtuse ! Naine, métisse ! Phénomène
! Grosse blonde paresseuse ! Elles ont fini de s’étriper,
ces mal embouchées ? Ne les interrompez pas : c’est la
litanie des légumes de mai-juin." C’est d’autant
plus curieux qu’on parle à tout bout de champ de la bonté des
Romaines. Remarquez, on dit aussi : bon jusqu’au trognon. Le
bon en l’occurrence, c’est donc bien le dupé, le
berné, le dondonné (“celui qui est facilement la
proie des circonstances”, dit élégamment Aragon).
Mais pourquoi : comme la Romaine ? Probablement à cause du cri
des marchandes de quatre-saisons : "Elle est bonne, ma Romaine,
elle est bonne !” Elle est bonne, c’est entendu, mais elle
est aussi farcie de vanité. Bref, “crêtée
comme une laitue”.
L’eunuque
Dans l’antiquité déjà, le sort des laitues
n’était pas très enviable. Pour résumer
la chose, Eubule, dans les Impuissants, disait que c’était
tout bonnement un "manger de cadavres", et Athénée,
dans son Banquet de Sophistes, l’exécuta en une phrase
: "Iccos prétend que la laitue de Génésé, à feuilles
larges et lisses, sans tige, est appelée "eunuque" par
les pythagoriciens, et par les femmes "émasculante" car
elle est diurétique et affaiblit le désir sexuel." Il
eut beau ajouter, du bout des lèvres : "Mais c’est
la meilleure à manger", on voit bien que son jugement est
fait, et qu’il vaut beaucoup mieux la laisser aux escargots qui
sont, comme chacun le sait, hermaphrodites. En somme, même si
elle dissipe les flatuosités, facilite les rots et favorise
les digestions sans être elle-même indigeste, le fait est
là : la laitue est castratrice.
La vie sexuelle de la laitue est donc à peu prés égale à zéro.
Elle a pourtant pour elle un atout, et son nom de Lactuca sativa le
rappelle : son suc ressemble à du lait. Ce qui, en un sens,
la rapproche de la figue, comme le note Furetière : "Quelques-uns
disent que la laitue est entre les herbes ce que la figue est entre
les fruits." La laitue, c’est donc la laiteuse, ou encore,
comme on disait au xviie siècle, la courante. Et si c’est
une herbe aux beaux rêves, qui donne un sommeil euphorique et
permet de lutter contre le démon de la chair, c’est que
son lait a des propriétés analogues à celles de
l’opium. Mais c’est aussi la laitière : selon la
fameuse doctrine des signatures, elle augmenterait le lait des nourrices.
Donc, cette laitue, tout en provoquant la disparition du désir
amoureux, serait aussi l’herbe de la maternité, en favorisant
la montée de lait. D’un côté, elle frappe
les hommes d’impuissance, de l’autre, elle est excellente
pour les nourrices et souveraine pour l’écoulement menstrues.
cœurieux, non ? Celle qui s’acharne ainsi contre les hommes
se révèle merveilleuse pour les femmes. La laitue serait-elle
féministe ?
Héra
En fait, le bon usage de la laitue dans le monde grec, explique Marcel
Détienne (L’Écriture d’Orphée),
n’était pas dicté par des considérations
physiologiques, il avait une fonction politique. La laitue permettait,
en quelque sorte, un partage satisfaisant des rôles sexuels
et sociaux, mais satisfaisant pour les hommes, naturellement. La
jouissance sexuelle (qui ne serait pas le fait de la laitue, mais
des aromates) appartient de droit aux mâles ; quant aux femmes
légitimes, à qui on recommande si fortement de manger
de la laitue, on les réserve à la reproduction de l’espèce.
Ce qui s’explique assez bien à travers les deux mythes
d’Héra et d’Aphrodite. Lorsque Zeus eut engendré Athéna,
sortie toute armée du cerveau du maître de l’Olympe,
Héra, bien décidée à se venger, s’arrêta
au jardin de Flore, déesse de la jeunesse et de la croissance.
Parmi les fleurs nées des blessures mortelles de jeunes héros,
poussait la mystérieuse fleur d’Olène, dont un
seul frôlement lui permit d’enfanter Arès, dieu
de la Guerre. Elle se rendit alors au potage de Flore, et là,
en mangeant simplement une laitue, elle mit au monde Héné,
ou Jouvence. De ce pouvoir magique de la laitue, qui permit à Héra
de se reproduire sans que son époux la touche, et du fait
aussi que la laitue est liée à la mort d’Adonis,
l’amant d’Aphrodite, dans des circonstances qui restent
d’ailleurs obscœures (on ne sait pas s’il fut tué par
un sanglier alors qu’il se réfugiait dans un plant de
laitue, ou si sa maîtresse l’avait caché dans
une laitue pour le soustraire aux coups du sanglier), viendrait donc
sa double nature de bonne laitière et d’ennemie des
plaisirs, brefs, les Grecs en tirèrent facilement la conclusion
que la femme n’était pas faite pour la jouissance, ni
la laitue pour les hommes.
Buisson
Pourtant, il faut toujours se méfier avec la laitue. Comme l’indique
monseigneur Gaume, dans son étude sur Le Signe de la croix (1864)
: "au monastère de l’abbé Aquitius, il est
arrivé qu’une religieuse, entrant un jour dans le jardin,
vît une laitue qui excita son appétit. Elle la prit, et
oubliant de faire le signe de la croix, elle en mangea avec avidité. À l’instant
même, elle fut possédée du démon, renversée
par terre en proie à d’affreuses convulsions." Ce
qui tendrait à prouver que, pour l’Église, si l’on
tient à garder sa chasteté, la laitue d’Héra
est encore de trop. Il faut non seulement supprimer le sperme de l’époux,
mais encore l’enfant de la laitue. Le sexe ecclésiastique
est donc une misère définitive. On se demande même
comment laitue a pu devenir objet d’un jardinage papal, au xive
siècle, ou de la bénédictions d’un prélat
du Poitou. D’autant que la salade fur souvent associée à la
prostitution. À Babylone, dit un texte sumérien, les
prostituées sacrées étaient coiffées comme
des laitues. Et dans la langue des souteneurs, au siècle dernier,
on disait d’une femme non affranchie, qui n’appartenait
pas au milieu, que c’était une laitue. On l’a même
dit finalement d’une femme quelconque, sans intérêt. "Quand
on a une femme comme la tienne, on ne va pas se gaspiller avec une
laitue", dit Ange Bastiani. En tout état de cause, prostituée
ou pas, c’est bien de la femme qu’il s’agit, et parfois
même de son sexe buissonneux. Jamais apparemment la laitue n’a
signifié quoi que ce soit ait pu avoir un rapport quelconque
avec la vérité.
Le Barbu
C’est en ce sens, je crois qu’il faut interpréter
l’histoire des laitues de Dioclétien. On raconte en effet
que, lorsque Dioclétien eut abdiqué le pouvoir en 305,
il se retira dans son palais de Salone, en Dalmatie (l’actuelle
Split), et que là, il cultivait son jardin. Comme son collègue
Maximien le suppliait alors de reprendre le pouvoir : "Si tu voyais
les belles laitues que je fais pousser, lui aurait-il répondu,
tu ne me presserais pas tant." Encore qu’on ne soit pas
près qu’il s’agisse de laitues : certains pensent à des
choux, et Montaigne à des melons. Mais enfin, le fait est là :
comment imaginer Dioclétien, célèbre par persécutions
contre les chrétiens et les manichéens, dans son jardin
de salade ? Danielle Sallenave, à ce propos, refuse de la voir
le visage glabre qui est le sien dans les galeries du Vatican : frange
sur le front à la Titus, nez un peu gros, paupières lourdes.
Son Dioclétien à elle aurait plutôt le visage barbu
du revers des médailles et monnaies de son temps : "C’est
plus vraisemblable, sans doute puisque depuis Hadrien qui n’aimait
pas se raser, ou voulait cacher une cicatrice, les empereurs voulaient
garder la barbe entière."
Dans son désir désespéré, j’imagine,
de lui donner de la virilité et de la grandeur, Danielle Sallenave
le voit encore faisant pousser des romaines. Car la romaine, dit-elle,
par ses feuilles allongées, dressées, ni bouclées
ni ondulées, forme un assemblage oblong peu compact, énonçant
ainsi quelques grands principes, et même toute une esthétique
: le refus du baroque, du contourné, du précieux, une
préférence pour les formes classiques, précises,
viriles, un choix de droiture et de fermeté, qualités
morales autant que physiques, enfin une propension naturelle à l’harmonie
et à la régularité. La romaine est donc la laitue
qu’il faut à Dioclétien le barbu. Reste la question
cruciale : peut-on passer ainsi de la persécution des chrétiens à la
culture de la salade ? "Sans efforts, dit-elle, toute l’histoire
l’atteste, et maints exemples où la pratique de la torture
s’allie communément à l’amour de Mozart et
du violoncelle. "Du reste, Dioclétien n’est pas un
tyran, un monstre, un empereur fou : c’est un administrateur.
Un sous-officier, un homme habile à manier le pilum, remarquable
par sa voix forte et sa vigueur physique. Il remet de l’ordre
partout, il sévit contre les Francs et le roi de Perse, il mate
les Bagaudes, ces Gaulois révoltés, puis les Maurétaniens.
C’est un grand bâtisseur aussi. Bref, "qu’il
ait dû persécuter les chrétiens, c’est peut-être
inévitable". C’est évidemment une version
de Dioclétien.
Le Mou
On peut lui préférer, à tout prendre, celle de
D’Annunzio, qui en fait un empereur amoureux. Amoureux de Sébastien,
officier de la garde prétorienne, qu’il fit supplicier
par deux fois, ce qui permit accessoirement à ce garçon
d’être canonisé. Donc, dans l’opéra
de D’Annunzio et Debussy, Martyre de Saint Sébastien (1911),
Dioclétien aime Sébastien et ne veut pas croire à sa
conversion. "Je ne crois pas, je ne veux pas croire aux délits
dont on t’accuse, chef de ma cohorte légère. Tu
es trop beau () Je t’aime." Ce qui ne l’empêche
pas de condamner à la sagittation ce capitaine si jeune et si
terrible, au beau visage de Furie, en exigeant qu’il soit criblé de
flèches, "au point, dit La Légende dorée,
qu’il en ressemble à un hérisson". Mais comme
il survécut à ce premier martyre et reparut devant l’empereur,
il fut supplicié une seconde fois, non plus sur la via Appia,
mais dans le Colisée, par flagellation ou lapidation, après
quoi son corps fut jeté dans la Cloaca Maxima, le grand égout
de Rome, pour éviter qu’on lui rende hommage. Il n’est
d’ailleurs pas interdit de penser, note Michel Tournier, que
Sébastien fur le dernier martyr chrétien, et si l’on
accepte l’idée que Jésus fut le premier, la symétrie
devient évidente : c’est l’alpha et l’oméga
du martyrologue.
Et la laitue alors ? A-t-elle été la satisfaction du
juste ou la frivolité du Lâche ? Car enfin, quelles qu’aient
pu être pour Dioclétien les raisons de ce martyre, au
nom de l’ordre, de l’exemple ou de la raison d’État,
il reste peut-être tout simplement la colère d’avoir
trahi, le dépit de voir que le pouvoir ne rend pas toujours
suffisamment aimable, la lâcheté qui permet souvent de
laisser faire les choses, surtout quand on se sait si peu aimé.
Tout cela calait bien salade, en effet, c’est-à-dire une
cure d’oubli. Jamais mieux, en l’occurrence, la laitue
n’aura mieux rempli l’office que lui attribuait Eubule
: celui d’un "manger des cadavres".
|